Perspective : le cycle paysage>paysages

Le paysage est une ressource infinie à la portée de tous. Comme les goûts culinaires ou les couleurs, le paysage s’incarne différemment chez chacun d’entre nous, ce qui rend dérisoire toute approche tentant de justifier rationnellement une hiérarchisation. L’instruit comme l’ignorant, le natif comme le déraciné, l’enfant comme le vieillard, chacun porte en soi un paysage qui lui est propre dont l’empreinte est à la fois profonde et affective, ne reposant sur aucun apprentissage rationnel univoque. Le paysage nous habite tout autant que nous l’habitons. C’est un ensemble d’expériences corporelles croisées, souvent fugaces, impalpables, mais dont nous gardons irréductiblement la texture en nous. En ce sens, le paysage est une matrice de notre sensibilité et, à travers elle, de nos comportements. Jour après jour chacun accumule incontestablement une expertise robuste et irréfléchie en paysage.

 

C’est pourquoi choisir le paysage comme axe structurant de notre imaginaire collectif nous semble particulièrement pertinent, tant par l’assise sociétale du propos (randonneur, agriculteur ou philosophe, nous sommes tous imprégnés de paysage et nous composons nos vies ces représentations) que par la virulence des enjeux et des potentialités prospectives de ce sujet (la qualité de vie, la préservation des équilibres écosystémiques, l’étalement urbain…). En s’appuyant sur la richesse de ce matériau, l’objectif du cycle paysage>paysages est de développer et de partager un nouvel imaginaire territorial. Où et comment notre voisinage proche se distingue-t-il des autres ? Où se situe son altérité ? À l’heure d’une mondialisation amplifiant les standardisations techniques et l’uniformisation des modes de vie, des spécificités demeurent qui ne sont ni des crispations d’identité, ni des traces mémorielles. Ce sont nos trajectoires dans un milieu alpin et métropolitain singulier qui forment patrimoine et dont nous voulons explorer le récit.

 

Cette nécessité de représentations territoriales nouvelles est partout d’actualité : la plupart des territoires sont en effet confrontés au même processus radical de déterritorialisation et de recombinaison territoriale où les majors de l’internet comme Google semblent peser plus lourd dans nos représentations que la réalité de notre expérience collective localisée et de notre expérience individuelle incarnée dans nos corps. Dans son étude récente pour la Datar, le philosophe et sociologue Bruno Latour décrit cette actualité en la qualifiant de “ virulente ” : “ notre cadre spatio-temporel est devenu intenable. C’est une transformation de tous les lieux, de tous les territoires, qui subissent chaque fois différemment les mêmes effets de désorientation par la découverte de dépendances mondiales et d’attachements imprévus. Il y a au coeur même de l’idée de territoire une contradiction qu’il faut clarifier si l’on veut pouvoir renouer le territoire réel avec des représentations crédibles et rassurantes. (…) Peut-on rendre à nouveau habitables, c’est-à-dire habituelles et même confortables, rassurantes, familières de telles variations dans notre nouveau cadre spatio-temporel ? ”

 

Pour rendre confortable et explicite notre territoire, on pariera volontiers sur la puissance d’innovation et d’expérimentation contenue dans le jeu. Chaque saison du cycle paysage>paysages mettra en scène la diversité des imaginaires et des représentations. Cette plateforme d’initiatives populaires devra devenir un attracteur d’initiatives fédérant des projets portés par des collectifs ou des individus venant du sport, de la nature, de la culture, de l’éducation, de la recherche, de l’enseignement supérieur, de l’aménagement du territoire, du tourisme…

 

Ce processus se veut résolument ouvert, festif, innovant, très largement collaboratif et autoproduit par les habitants. Il se cristallisera dans un événement présenté sur l’ensemble du territoire de l'Isère destiné à tous et dont l’accès sera gratuit : la saison 2016 s'ouvrira le 15 septembre pour 3 mois de temps publics, d'expositions, de performances, de films, de concerts, de débats, de conférences,… et de jeux collaboratifs sur le modèle de paysages-in-situ.

 

L’équipe transversale et collégiale que nous animons depuis le printemps 2015 est ouverte aux associations inattendues, aux collaborations multiples, locales et mondiales, célèbres et anonymes. Cette initiative de Laboratoire sculpture-urbaine, est soutenue par le département de l'Isère, Grenoble-Alpes-Métropole, la région Rhône-Alpes. Elle associe le Musée de Grenoble, le musée Hebert, le musée Dauphinois, le musée de l'Ancien-Evéché, le musée Géo-Charles, le Centre du graphisme d'Echirolles, le Vog de Fontaine, le CCSTI, le CAUE, la MC2, la Bibliothèque municipale de Grenoble, le cinéma Le Méliès, la Maison de l'Image, la Maison de la Nature et de l’Environnement, le Parc Naturel Régional de Chartreuse, le laboratoire de recherche Pacte. Elle a bénéficiée d’un financement exploratoire du ministère de la Culture au titre des services culturels numériques innovants et d’un financement en terme de médiation scientifique de la MSH Alpes, au titre de l’appel d’offres de recherche dédié aux humanités numériques.